« On joue. On parlera après. »

… ou « Les jeux de plateau à la bibliothèque IHEID »

Quiconque a déjà échangé quelques mots avec moi sait que jouer est une de mes activités majeures. Jeux de plateau, de rôle, jeux vidéo, bref – la liste est longue.

J’ai eu la chance de pouvoir exploiter cet intérêt dans le cadre de mon travail. Comme cette expérience est sans doute assez différente de celle d’une ludothèque ou d’une bibliothèque de lecture publique, il m’a paru intéressant d’en parler ici.

Des… Des JEUX ? Mais pourquoi ?

La présence de jeux dans la collection de la bibliothèque peut surprendre ceux qui connaissent l’image élitiste de l’Institut (voir mon billet concernant ce dernier). Il y a toutefois une explication plutôt simple, au-delà de notre simple envie d’offrir un peu plus qu’un lieu d’étude pur et dur.

La Bibliothèque Kathryn & Shelby Cullom Davis™ de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) doit son nom à un couple d’alumni américains. Madame Cullom Davis, avant de décéder à l’âge de 106 ans, avait fait don d’une petite fortune dédiée à la construction de la bibliothèque de la future Maison de la Paix, qui héberge l’Institut depuis 2013.

Une recommandation de la défunte était de créer au sein de la bibliothèque un espace convivial où les étudiants pourraient draguer se détendre, discuter et… jouer. C’est ainsi qu’est né le Salon Davis, situé à l’entrée de la bibliothèque. Dans celui-ci, outre des fauteuils confortables et une fontaine à eau, on trouve depuis lors une triple collection destinée à distinguer le lieu du reste de la bibliothèque :

  • Beaux livres du monde (principalement de la photographie)
  • Bandes dessinées Romans graphiques (on s’adresse à des gens sérieux)
  • Jeux de société plateau (cf. point précédent)[1]

Pour sélectionner de beaux livres, l’ensemble des bibliothécaires s’est dévoué. Pour les BD, c’est évidemment à la Belge de l’équipe (Anne Piraux) qu’on s’est adressé, et pour les jeux, on a demandé quelques propositions au geek de service à un jeune bibliothécaire dynamique – votre serviteur.

Ok, alors à quoi on joue ?

Première réflexion : l’opportunité ou pas d’héberger des parties dans le salon lui-même. Certains jeux exigent du temps, de la concentration, ou au contraire peuvent représenter des nuisances pour les autres utilisateurs du salon : place, bruit, etc. Il a donc été résolu de proposer à la fois des jeux « accessibles » en libre accès, et des jeux plus ambitieux à emprunter pour jouer chez soi.

D’abord, les classiques

Les jeux « classiques » ont pour avantage d’être jouables immédiatement, sans explication des règles, dans le calme (en général) et dans un espace limité. Reste à déterminer lesquels. Le contexte de l’Institut nous pousse à choisir des jeux à la fois célèbres et culturellement symboliques.[2]

  • L’Awélé pour l’Afrique
  • Le Go pour l’Asie
  • Les Échecs, apportés en Europe par les Arabes
  • Les Dames, dont l’origine m’est inconnue
  • Un jeu de 54 cartes (parce que)

C’est bien gentil, mais on m’a promis des trucs plus modernes

Certes, mais la liste des possibles est alors nettement plus longue.

Le premier choix a été d’écarter les party games, qui seraient certes jouables dans le salon Davis, mais qui nuiraient certainement aux autres utilisateurs. Nous laissons donc les étudiants s’équiper eux-même de Jungle Speed ou Time’s Up pour les soirées arrosées de la Maison des étudiants Edgar de Picciotto™. Les étudiants en quête d’un instant de répit nous en sauront gré.

Deuxième point : les jeux modernes nécessitent souvent une longue lecture ou explication de règles, et la plupart ne semblent pas appropriés à une utilisation sur place, pour une simple question d’espace et de temps. La piste du prêt à domicile est donc choisie, ce qui permet l’acquisition de jeux plus « ambitieux ».

Pas de wargame pour autant – nous souhaitons que notre collection reste aussi accessible que possible, et la complexité des jeux de stratégie guerrière peut être extrême (sans parler du décalage avec le nom de notre bâtiment, la Maison de la paix).

Enfin, la sélection proprement dite se fait en tentant de prendre en compte pour les thématiques de jeu les domaines d’étude de l’Institut :

  • Anthropologie et sociologie du développement
  • Droit international
  • Économie internationale
  • Histoire internationale
  • Science politique et relations internationales

Pour certains (histoire, économie et politique), c’est facile. Pour le reste, vos suggestions sont bienvenues.[3]

Des jeux et deux écoles

Notre choix s’est finalement porté sur les jeux suivants :

Après quelques semaines, (spoiler) devant le succès rencontré, (/spoiler) nous avons étendu la sélection à quelques jeux « de développement »

  • 7 Wonders (français, pour la niche « joueurs nombreux », jusqu’à 7)
  • Agricola (jeu « à l’allemande » un peu plus exigeant)
  • Dominion (deckbuilding, un type de jeu particulier)
  • Power Grid (jeu « à l’allemande », mais plus léger, thématique énergie)
  • Puerto Rico [4] (encore un jeu « à l’allemande » sur la colonisation d’une île au XVIe siècle)

Pour les non-joueurs, sachez que le terme « jeu à l’allemande » signifie généralement qu’il s’agit de collecter des ressources (souvent symbolisées par des cubenbois colorés) en utilisant des mécaniques de jeu huilées mais qui laissent souvent oublier le thème du jeu pour devenir vite abstrait et mécanique. Du moins, pour les mauvais jeux à l’allemande.

Les jeux « à l’américaine », eux, sont généralement moins techniques mais plus originaux en termes de matériel (figurines, etc.) J’ignore s’il existe une véritable école française, mais c’est sans doute entre deux.

games-201609

De l’absence de théorie à la pratique

Après le choix des jeux, un aperçu des pratiques que nous avons privilégiées pour le prêt, et surtout les premiers résultats en termes d’utilisation.

Tout d’abord, le catalogage. Dans Virtua, d’autres bibliothèques ont déjà catalogué des jeux, et l’imitation est aisée. Un simple numerus currens « HEIDJEU # » est appliqué, et un code-barres est appliqué sur la boîte.

Ensuite, les pions sont détachés et glissés dans de petits sachets de rangement refermables. Les manuels de jeu, l’intérieur des boîtes et le dos des plateaux sont tamponnés avec l’adresse de l’Institut, et une étiquette portant le numerus currens complète l’équipement. Une fiche de feedback est également glissée dans chaque boîte.

Bonjour, je peux poser ça où ?

Les jeux de plateau modernes sont stockés dans une armoire accessible au personnel de prêt, et des plaquettes de présentation sont installées dans le salon Davis [5]. Nous avons également testé le stockage en libre-accès dans le salon, mais l’emprunt des jeux n’a pas montré d’augmentation pendant cette période, et ils sont revenus au desk pour diverses raisons que j’évoquerai dans un autre billet.

Avantages : contrôle du contenu, suivi des emprunts, pas de pièce qui disparaît, de chute ou autre mauvais traitement.
Défauts : moins de visibilité. Personnel de prêt plus directement mis à contribution… Mais en pratique, ça représente très peu d’activité pour une si petite collection.

Des prêts à taux intéressants pour nos sociétaires

Le prêt est restreint aux membres de la « communauté IHEID » (étudiants et personnel), et limité à 7 jours, renouvelable trois fois, selon le même modèle que nos DVD.

La promo

En plus des plaquettes au Salon Davis, nous indiquons sur Facebook l’arrivée des éventuelles nouveautés, et parfois la présentation d’un des jeux de la collection. Les retours sur ces messages sont souvent nuls, mais certains (Catan, Diplomacy) connaissent un succès qui se confirme les semaines suivantes dans les statistiques de prêt.

Les résultats

Dernière étape, le placement des plaquettes dans le Salon, la publication d’une annonce sur la page Facebook de la bibliothèque, puis… attendre. Pas longtemps, au final : Diplomacy sera le premier jeu emprunté, à peine une demi-heure après sa mise à disposition. L’accueil du premier étudiant ludiste est enthousiaste. #Happy

Les jeux ont été mis à disposition le 26 février 2014. Quelques-uns ont été ajoutés en avril, et deux supplémentaires en septembre 2014, dont un réclamé par des lecteurs (Risk). Au 9 janvier 2015, après 2 semestres, les prêts enregistrés se découpaient ainsi :

gamesA

Je tiens à préciser un truc. Agricola est un excellent jeu chiant allemand, et je suis sincèrement très déçu qu’il n’ait pas trouvé son public au cours des premiers mois. GPS en panne ? Pas de panique, je vais faire ta pub sur notre page Facebook pour corriger ça !

En plus d’un peu de promo, nous avons donc décidé de poursuivre dans la voie de jeux plus populaires, avec des thématiques élargies, et des propositions de joueurs (Colons de Catane, les Aventuriers du rail). Une année plus tard, on en est là :

jeux 2016Srsly

Srsly, Agricola, wht r u doing?


 

PS: Le titre de ce billet et son image de couverture sont extraits de « La bataille de Farador« , huitième épisode de « Tom et ses chums », dédié au jeu de rôles.

1. Traduit de l’anglais « board games », ce terme est synonyme de « jeux de société ». Notons que certains jeux de plateau peuvent être joués par une personne seule, ce qui est par définition contraire à un jeu « de société ». Mais comme on appelle aussi jeux de plateau des jeux sans plateau de jeu, j’ai du mal à trouver un terme plus approprié que l’autre.

2. Je cherche encore un jeu qui puisse dignement représenter l’Amérique, particulièrement précolombienne. La pelote maya n’entre pas vraiment dans notre sélection.

3. Si vous avez en particulier une idée de jeu évoquant le droit international ou les thématiques de genre, je prends. J’avoue que ça me laisse plus que perplexe.

4. Ceux qui me suivent sur Twitter savent déjà que j’aurai l’occasion d’en reparler dans un prochain billet.

5. Les jeux classiques, eux, ont été directement placés au Salon Davis et y sont toujours restés. Ils peuvent techniquement être empruntés, mais n’ont pas vocation à l’être, d’où leur absence des statistiques.

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