« Pendre les fantômes (Cortés!) »

… ou « Histoire, mémoire, et eurocentrisme : un cas pratique dans la ludothèque de l’Institut »

Que représente 1492 à vos yeux ? Si vous êtes comme moi de culture européenne, et que vous avez baigné dans notre roman historique, c’est probablement une date qui vous fait rêver. Pour les descendants des peuples américains d’origine, en revanche, c’est la commémoration d’un cataclysme.

C’est le genre de différence culturelle qui peut faire commettre un faux pas. Comme je l’ai expérimenté, je pense utile d’en parler ici. Parce qu’on apprend généralement beaucoup de ses erreurs – et que j’ai encore beaucoup à apprendre. Et comme je vais plus spécifiquement d’un jeu, je vous invite si vous ne l’avez pas déjà fait à lire mon précédent billet sur le sujet.

50 shades of grey

Pas besoin d’être historien et/ou marxiste pour comprendre que les héros du roman historique, de César à Napoléon, doivent être vus en nuances de gris. Pour la plupart, une gamme de gris foncé, d’ailleurs : il faut une sacrée dose de mégalomanie pour se hisser à une position digne d’un livre d’histoire. Dans le genre, je vous laisse lire la page dédiée à Christophe Colomb sur Wikipedia. Il soulève aujourd’hui en moi un mélange de dégoût et d’admiration, de la même manière qu’il faut admettre que la Révolution française, c’est à la fois la Déclaration des Droits de l’Homme, et la Terreur.

Au moment de sélectionner des jeux pour la bibliothèque, j’ai établi une liste selon divers critères évoqués par ailleurs. Un jeu qui se démarquait par sa qualité[1] m’avait paru être une évidence : Puerto Rico, un jeu allemand de développement commercial au XVIe siècle aux Antilles. Sans surprise, le jeu connaît vite quelques emprunts, jusqu’à ce que je reçoive un appel de l’accueil : une lectrice[2] souhaite me parler d’un des jeux de la collection. Prêt à renseigner, je me rends au Salon Davis, où elle me demande ce qu’elle doit faire pour que l’on retire Puerto Rico, qu’elle trouve offensant en tant que descendante d’amérindiens.

Première réaction de ma part après une certaine stupéfaction : retirer le jeu de la salle, et lui demander de présenter sa demande par écrit pour pouvoir l’étudier à froid. Toute demande de ce genre a forcément une raison, qui mérite qu’on y consacre plus de 10 secondes de réflexion.

Aux faits, aux faits

Notre étudiante, qui est d’origine sud-américaine, intitule donc son explication « Decolonizing the space in the Institute ». Voici son argumentaire.

Following our conversation this morning I would kindly ask you to remove the Board Game Puerto Rico from your Board Game Collection. You mentioned that this game does not celebrate slavery or genocide of Native Americans, but I do not see how this can be detached from a game that is being advertised in following manner:
Prospector, captain, mayor, trader, settler, craftsman, or builder?
Which roles will you play in the new world? Will you own the most prosperous plantations? Will you build the most valuable buildings?
You have but one goal: achieve the greatest prosperity and highest respect!
This is shown by the player who earns the most victory points?
The roles of European settlers are positively connoted, even though the colonization and settlement of Europeans in the Americas was far from being pacific. The prosperity of plantations was dependent on the forced labor of individuals who were trafficked from Africa to the Americas. Once again, I do not see how this game can be exposed in an academic institution. And my impression remains, regardless from the perspective I take, arguing on a more personal level, since I am a descendent from Native South-Americans, or from an academic perspective, as a student of the Department of Anthrolopogy and Sociology of Development.
As students of this department, my classmates and I are constantly motivated to question and think critically about the context in which we live. In our classes, we look for a decolonization of the mind, and I do not see how this is being reinforced by elements exposed in the space to which we are daily exposed.
This game celebrates a colonial project. This is contradictory to a school that aims to preserve its internationality and has among its students several citizens of countries that have been built under colonial rule and suffer from its consequences until nowadays.

Oui, parce que la colonisation des Antilles, c’est joli dans un certain imaginaire, mais en vrai c’est du commerce triangulaire, avec un tiers de massacre de populations locales, un tiers d’esclavage africain, et un tiers de fortune facile pour les propriétaires de plantations, avec un bon gros tas d’oubli ou de mythologie pour repeindre le tout en rose dans la mémoire européenne.

Que faire ? Je juge préférable d’interroger trois professeures de l’Institut. Incompréhension face à la demande de l’étudiante de la part des premières, mais la dernière s’y montre sensible, et tente un parallèle : que penserait-on si le jeu évoquait le génocide rwandais ?

Rien ne va plus, les jeux sont faits

Sauf que le problème du jeu, quand on l’étudie de près, ce n’est pas la glorification des massacres et de l’esclavage. Au contraire : ils sont totalement ignorés, et il y aurait plutôt une forme de négationnisme :

  • aucune trace de la présence d’indigènes (ah, tiens, une île à la végétation luxuriante et vide d’habitants),
  • les travailleurs qui arrivent par bateau pour peupler les champs et bâtiments sont des « colons ». La couleur marron de leurs pions ne serait due qu’au hasard ?

Pour le premier point, il y a fort à parier que le créateur du jeu ne se soit même pas posé la question. Les jeux de développement se projettent toujours dans une espèce de vide absolu, mais quand on choisit de se situer (même vaguement) dans une situation historique, ça coince… pourtant, les joueurs ne se posent jamais la question. Biais culturel ? Certainement.

Pour le deuxième point, il faut noter que les pions « colons » représentaient probablement au départ des esclaves. L’un des rôles que peuvent endosser les joueurs est (en version originale allemande) « Aufseher », soit surveillant. Dans la version anglaise, ce titre a été transformé en « Craftsman », soit artisan – signe que l’éditeur américain a souhaité évacuer la question. En français, il se nomme « Contremaître », ce qui est moins connoté.

D’un autre côté, il faut quand même mentionner que les « colons » ne peuplent pas seulement les champs, mais aussi les bâtiments administratifs et commerciaux, et même l’université. En gros, mi-colons, mi-esclaves, ils représentent simplement une force de travail. Dans un jeu de plateau à l’allemande, ce qui compte c’est le mécanisme de production, pas le sens historique, social et politique qu’on veut bien lui donner. Faut-il exiger plus ?

Alors, que faire ?

J’ai envisagé trois options.

Ne rien faire m’a paru être la pire. C’était mépriser une remarque d’usager et refuser de se remettre en question. Après quelques recherches, j’étais sorti convaincu que le sentiment de notre lectrice était compréhensible, et que nous devions trouver une réponse appropriée.

J’aurais pu récupérer le jeu pour ma collection personnelle (après tout, j’en avais bien donné un – Risk – à l’Institut). L’idée que notre bibliothèque retire un élément de son offre face à une plainte me posait toutefois problème – après tout, nous sommes capables de proposer Mein Kampf, les Versets sataniques, et d’autres textes faisant polémique, malgré des réactions hostiles régulières.

Au final, j’ai penché pour l’ajout d’une notice dans la boîte, qui souligne le problème du jeu et en fasse un instrument de sensibilisation à cette problématique. La professeure a proposé de collaborer avec l’étudiante sur un projet de notice, et je les ai mises en contact. Après quelques semaines, j’ai reçu un texte, dont je dois m’avouer partiellement déçu, même si je l’ai inclus dans la boîte de jeu tel quel.

Rien à dire sur la seconde partie : c’est une présentation factuelle du traitement des indigènes Taino de l’île de Puerto Rico et des esclaves de l’époque, qui permet de remettre en contexte des éléments que l’auteur du jeu a choisi de dissimuler sous le tapis, estimant que ce n’était pas le sujet de son jeu. Ça ressemble à ce que j’imaginais en proposant cette solution.

La première partie, quant à elle, est la reproduction d’extraits d’un article de blog (aujourd’hui disparu), avec l’autorisation de son auteure. Celle-ci soulève la question de savoir si un jeu est « juste un jeu », ou s’il transmet des valeurs. Elle adopte bien sûr la seconde position, et je partage complètement cette réflexion. En revanche, pousser la comparaison comme elle le fait en évoquant le cas de Juden raus!, un jeu de plateau de l’époque nazie, puis en soupçonnant même Catan de racisme parce que le pion du voleur est noir[3], ça me laisse quelque peu perplexe.

L’auteure estime que Puerto Rico glorifie le colonialisme et l’esclavage. J’ai déjà indiqué mon désaccord. Elle pense que le jeu désensibilise les joueurs aux souffrances des victimes historiques. Selon moi, il en entretient plutôt l’ignorance, car elles sont dissimulées, alors que son effet aurait pu être positif si le sujet avait été abordé franchement. Jouer l’histoire dans tout ce qu’elle a d’injuste est plus éducatif que d’adopter une version tronquée ou de s’abstenir de l’évoquer par peur de choquer.

Dans l’e-mail accompagnant le texte, l’étudiante a elle insisté sur le fait qu’elle estimait que Puerto Rico était un jeu raciste qui n’avait pas sa place à la bibliothèque. L’exposition du jeu au Salon Davis la mettant mal à l’aise, j’ai par la suite décidé de ne plus laisser les jeux en exposition.

Et maintenant ? Un sentiment en quelques points

  • Je suis plus attentif aux thématiques des jeux que j’achète pour la bibliothèque depuis cet épisode. Ça ne me garantit pas d’échapper à la polémique, car elle découle aussi de sensibilités et cultures diverses, ou d’histoires personnelles.
  • Chaque intervention de lecteur est un hommage : ils pensent pouvoir être écoutés par leurs bibliothécaires. On ne peut que les en remercier. La sincérité du lecteur ne doit pas être mise en doute, et celle du bibliothécaire quand il s’engage à régler le problème doit donc l’être autant. On peut être en désaccord sur des points sensibles sans manquer de respect à ses lecteurs. Des aménagements peuvent être trouvés.
  • Utiliser de manière constructive quelque chose de problématique reste aujourd’hui à mes yeux une solution bien meilleure que d’évacuer le problème. Je reste toutefois ouvert aux opinions contraires.

Le jeu était à l’époque des faits (2015) le plus emprunté de la bibliothèque. La collection s’est depuis élargie, mais il reste deuxième, sur une vingtaine de titres.


1. Il a longtemps été le jeu le mieux classé sur BoardGameGeek.com, et je l’apprécie par ailleurs beaucoup.

2. L’identité des professeur-e-s et de l’étudiant-e sont connues de la rédaction. Pour préserver l’identité des uns et des autres, j’ai tout accordé au féminin – le langage épicène, c’est laid.

3. Au risque d’enfoncer une porte ouverte, une brève recherche sur Google rappelle que dans l’imaginaire collectif, les voleurs s’habillent en noir, pour agir plus discrètement de nuit. Notons que l’étudiante n’a pas repris ce passage, qui a dû lui paraître également affaiblir le propos.

À voir ailleurs

Un strip de The Oatmeal sur Christophe Colomb et Bartholome de Las Casas, et quelques problèmes relevés dans ce strip. On débat aussi des atrocités de la colonisation sur la page WP de Colomb.

L’illustration de ce billet est une version recadrée d’une photo de David Ramirez, sous licence CC-By-SA 2.5. Elle présente un plateau de jeu de Puerto Rico, avec des jetons colons.

Le titre de cet article est bien évidemment extrait de « Tostaky« , chanson de Noir Désir.

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4 réflexions sur « « Pendre les fantômes (Cortés!) » »

      1. Ce n’est pas mon impression, mais je le note. Je remplacerai peut-être le texte un de ces jours.

        (pour une raison qui m’échappe, je ne peux pas répondre sous ton commentaire)

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