C’est une bonne situation, ça, bibliothécaire ?

« Vous savez, moi je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation. Moi, si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres. »

Certes, Otis, certes, mais le métier de bibliothécaire (et un peu plus), en Suisse, c’est aussi une palette de formations et d’emplois, et c’est de ça que nous allons parler aujourd’hui.

Quel métier ?

Je vais me concentrer sur les employés de bibliothèques, mais mentionnons brièvement que les formations préparent aussi à d’autres domaines très proches, mais différents. En Suisse, on parle de métiers BDA : bibliothèque, documentation, archives.

  • Une bibliothécaire gère plutôt des documents publiés à destination d’un public particulier : beaucoup de monographies (livres), des périodiques (journaux, magazines etc.), et plein d’autres tels que jeux, films, etc. Le nom médiathécaire est peu utilisé ici, et nous allons donc l’ignorer. La formation des usagers et la médiation culturelle sont aussi particulièrement importantes dans ce métier.
  • Une documentaliste gère des documents et informations d’actualité pour fournir des services de recherche, veille, etc. répondant aux besoins opérationnels d’une institution.
  • Une archiviste enfin gère la production documentaire d’une institution et ce qu’elle a reçu de ses partenaires. Elle vise à préserver la mémoire (notamment juridique) et l’histoire d’une institution.

Oui, je sais que ces résumés sont très loin d’être complets, mais ce n’est pas vraiment le sujet de ce billet, qui se concentre sur les bibliothécaires.

Quelle formation ?

En Suisse, plusieurs niveaux de formation BDA existent depuis le tournant du milénaire. S’il existait précédemment une école de bibliothécaires, les autres se formaient sur le tas, avec le soutien de leurs associations professionnelles. C’est en 1998 que sont apparues les formations standardisées suivant le système de Bologne, à destination de l’ensemble des métiers du secteur.

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Assistante/Agente en information documentaire (AID)

C’est un certificat fédéral de capacité (CFC) qui vient récompenser 3 années d’apprentissage dans un système dual : un ou deux jours de cours par semaine, et le reste en entreprise (voir ici).

Il peut être entrepris dès la fin de l’école obligatoire (vers 15 ans), mais de nombreuses personnes en reconversion suivent cette formation sur le tard, en 2 ans si elles sont titulaires d’une maturité fédérale (le bac suisse – c’était mon cas).

Le CFC AID est orienté sur la pratique traditionnelle des métiers du domaine. Une AID saura accueillir, commander, cataloguer, classer, prêter, organiser des animations, faire du prêt entre bibliothèques, recevoir des versements d’archives, etc.

Le salaire des AID en bibliothèque est au bas de l’échelle :

Employeur Classe de traitement Salaire annuel minimum de départ à 100% (2019)
Etat de Genève 09 CHF 65’275 (EUR 59’823)
Ville de Genève F CHF 62’855 (EUR 57’519)
Etat de Vaud 04-06 CHF 53’560 (EUR 49’013)

Dans d’autres cantons, les salaires (et les loyers) sont plus bas, mais je parle ici de ceux que je connais.
Si vous êtes Français, vous allez trouver ça élevé, mais vous devez penser à compenser pour le coût de la vie, et déduire l’assurance maladie, le loyer, etc.

Spécialiste en information documentaire

C’est un bachelor HES, décerné après 3 années d’études. Il nécessite une maturité et un stage ou expérience professionnelle préalable d’une année dans le domaine. Il peut aussi être fait en 4 ans à temps partiel.

Cette formation mélange théorie et projets pour les métiers ID. Elle se focalise moins (voire pas) sur les tâches traditionnelles, et plus sur des questions modernes (records management, communication, médiation, données). Comme je n’ai pas suivi ce parcours, vous me corrigerez.

Quant aux salaires :

Employeur Classe de traitement Salaire annuel minimum de départ à 100% (2019)
Etat de Genève 14-15 CHF 81’347 (EUR 74’483)
Ville de Genève H-I CHF 69’604 (EUR 63’731)
Etat de Vaud 07-09 CHF 63’781 (EUR 58’372)

Encore une fois, ne comparez pas ça directement à des salaires français.

Master en Sciences de l’Information

C’est un master HES, décerné après 2 années d’études. En plus d’un diplôme universitaire, il nécessite un stage ou expérience professionnelle préalable d’une année dans le domaine, en parallèle d’une année de « prérequis » ou mise à niveau pour celles qui n’ont pas de formation en information documentaire.

En théorie, il devrait former les cadres et responsables de centres de documentation. En pratique, c’est souvent la manière dont des diplômées en lettres ou autre se réorientent vers nos métiers. Très axé gestion de projets, avec un survol des enjeux juridiques et techniques de l’information documentaire.

Je ne recense pas ici les salaires des diplômés de Master, car ils dépendent de leur rôle (cadre ou pas, formation précédente). Ils peuvent être égaux ou largement supérieurs à ceux des Bachelors mentionnés plus haut.

Et en pratique ?

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Premier point : même en se limitant aux bibliothèques, le métier recouvre des réalités très différentes. Les bibliothèques scolaires, publiques, universitaires, ou patrimoniales pour ne citer qu’elles, accueillent des publics très variés, avec des attentes diverses.

Les budgets sont également très différents : dans de petites communes, on fait même appel à des bénévoles, voire à un bibliobus qui parcourt les campagnes. Bref, trouver la place qui vous convient n’est pas une garantie. Le marché de l’emploi ne semble pas aussi bouché pour les bibliothécaires que dans d’autres métiers (bisou les graphistes), mais on ne trouve pas toujours de poste fixe pour autant.

Un élément que j’ai pu constater est que les employeurs sont friands de bibliothécaires à double profil : avoir une expérience ou formation précédente en communication, éducation, ou dans un domaine professionnel ou scientifique spécifique vous ouvrira des portes. Parfois, c’est un intérêt extraprofessionnel qui sera votre plus gros atout : de mon côté, c’est la culture numérique, par exemple. Cultivez vos passions.

Enfin, bibliothécaire, c’est un métier social, fait de médiation, de service, et de formation. Ça fera rire ceux qui connaissent ma personnalité introvertie, mais ce n’est pas contradictoire. Il faut vouloir aider ceux qui font appel à nous, sans quoi ce métier n’a pas de sens. Si vous voulez un job qui contribue au bien-être collectif, vous le trouverez certainement plus dans ce domaine que dans d’autres.

La question du temps de travail

Un point important à noter : les salaires à 100% indiqués plus haut ne reflètent pas la réalité : de très nombreuses bibliothécaires (dont moi) ne travaillent pas à plein temps. Les postes à 40, 50, 60, ou 80% sont légion. Vous ne roulerez donc probablement pas sur l’or, mais si vous souhaitez poursuivre une passion ou avoir du temps pour vivre (ou élever des enfants), ça peut être intéressant.

Et toi ?

Après deux échecs dans mes études universitaires (Sciences sociales à l’Université de Genève, Architecture à l’EPFL), j’ai constaté que j’avais tout de même apprécié le travail en archives et bibliothèques. Comme j’étais découragé par mon incapacité à étudier et avais besoin d’un revenu, même faible, je me suis orienté vers le CFC AID.

J’ai été formé en 2 ans (cursus accéléré) : une année aux archives du CICR, et une année dans leur centre de documentation. J’ai ensuite travaillé deux années aux archives télé de la RTS, avant de rejoindre la bibliothèque de l’IHEID. J’y ai débuté comme acquéreur (commandes de monographies), avant de devenir coordinateur du service des acquisitions après 3 ans. Mon profil geek m’a permis d’étendre mes activités aux livres numériques et à la gestion des médias sociaux de la bibliothèque, lancés avec celle qui deviendra plus tard mon épouse.

Plus tard, j’ai suivi un CAS en gestion de bibliothèque et de documentation à l’Université de Fribourg (pas cité plus haut, car… j’ai fait partie de la dernière volée). J’ai profité de mon travail final pour me former à la gestion des données de la recherche, un secteur en développement dans les bibliothèques académiques. Mon travail quotidien a évolué vers plus de formation et de conseil. J’ai pu également proposer de nouveaux services : blog, enregistrement de podcasts…

Les acquisitions de livres sont en chute libre, de même que le prêt. La qualité d’une bibliothèque aujourd’hui ne se mesure plus uniquement à la taille de sa collection, mais à comment on l’utilise aux services qui y sont disponibles. C’est un autre sujet, mais il a directement affecté mes activités et les opportunités que j’ai eues – et que j’aurais ratées si mon employeur ou moi-même étions resté coincés par des cahiers des charges traditionnels (ce diplôme, cette fonction, 8h par jour et pour l’éternité).

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Et donc ?

Bibliothécaire, aujourd’hui, c’est une bonne situation – à condition de trouver le poste qui vous convient, dans une bonne équipe, et de garder curiosité et motivation. Eviter la routine qui tue lentement, c’est possible même dans des institutions très traditionnelles comme les bibliothèques, et peut-être particulièrement maintenant, pour autant qu’on en ait l’envie et les moyens.

Reste que la question du cadre est probablement la plus importante : si les décideurs sabrent dans les budgets comme en Grande-Bretagne ou si les cadres ont un management trop rigide, notre métier peut rapidement en souffrir. Des bibliothèques de la Ville de Genève sont dans ce cas actuellement. Des bibliothèques universitaires majeures en Suisse romande (EPFL, Unige) ont aussi leur lot de problèmes humains.

La volonté et la motivation personnelle d’une bibliothécaire sont importantes pour faire de ce métier le bonheur que je connais. Le soutien politique et un encadrement bienveillant le sont tout autant. Voilà en quoi Otis avait raison.

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Auteur : Guillaume Pasquier

Digital librarian in charge of ebooks, research data, social media... and board games.

2 réflexions sur « C’est une bonne situation, ça, bibliothécaire ? »

  1. Hello!
    Dommage que tu ne parles pas de la situation de notre métier dans le privé, en tout cas pour les documentalistes et les archivistes …
    A part cela, ton article est très bien !

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